Journal d’un abîme

« C’était son regard d’inhumaine
La cicatrice à son cou nu
Sortit saoule d’une taverne
Au moment où je reconnus
La fausseté de l’amour même »

Apollinaire, « Chanson du Mal-Aimé »

Me suis réveillée difficilement. A croire que mes os ont été décapés en l’espace d’une nuit. Teint brouillé, regard morne, chairs endolories, rien que de très habituel et de très cliché. Tout va bien. Mes quelques grognements de douleur quand je m’essaie à la station debout me rassurent quant à l’état de mes cordes vocales. Pompeux, ça.

Hier, Grenouille est venue voir si tout allait bien (entendre : si je ne m’étais pas encore poché la tronche à l’absinthe/whisky/vodka/anisette, rayer la mention inutile). J’ai du planquer ma Dive Bouteille sous mon plumard, sous peine de passer, une énième fois, pour une irresponsable mal-grandie-déjà-dégoûtée-de-la-vie-désinfectée-du-gosier. Et ça fait beaucoup.
Si elle persiste dans sa bienfaisance dégoulinante de bons sentiments pêchés dans le bénitier du Bon Père, je ne réponds plus de rien. Imaginons :

« ATTENTAT RUE SORGUE
Une grenouille chétive retrouvée morte, une cierge pieux dans le derrière. L’assassin lui aurait fait bouffer ses yeux en même temps que son missel ! Suite p.4 »

Le tout à la une, police adéquate, tout chaud sorti de l’imprimerie. Le rêve.

Après avoir renvoyé Grenouille à ses prières, j’ai eu droit au coup de fil de Blanche-Neige. Arrivée imminente de trois de ses « loups ». Me suis préparée rapidement mais n’ai pas trouvé le bandeau pour les yeux. Sûrement cette salope de grenouille qui me l’a confisqué. J’ai du découper encore une chemise. Fait chier.

THREE WOLWES LAST NIGHT
Le premier, un vieux bedonnant, une queue rêche et épaisse. A collé sa lippe moustachue contre ma bouche, l’a explorée de sa petite langue pointue tandis qu’il fouillait mon intimité moite de sa grosse paluche poilue. S’est branlé en regardant le deuxième me pénétrer. Long vit, déconcertant. Mains douces, qui sentent le talc, sur mes hanches. S’est cru obligé de me susurrer des insanités tandis qu’il éjaculait. Le troisième, imberbe et froid comme mon congélo, s’est contenté de frotter son gland entre mes seins pour le réchauffer. A fini par enculer sec mon premier.
Là dessus, Blanche-Neige a rappelé ses loups et ils se sont barrés, finir leur nuit ailleurs.

THE DARK SIDE OF THE MOON
Finalement, Grenouille et moi ne sommes pas si différentes. Toutes deux borderline, vielles filles, maso sur les bords. Quand elle souffre et jouit par privation, je souffre et jouis par trop plein ; quand elle est de fond en comble mystique, je suis de fond en comble désabusée ; quand elle se fait une hostie, je me fais ma bouteille ; quand elle a la peau sur les os, je me complais dans ma ronde opulence. Alors qu’elle ne sait pas ce qu’est un con ni un vit, je me rengorge d’avoir souvent vu les deux ensemble. Quelque part, je suis son double, et me prends des bites dans le cul pour préserver sa virginité, me branle pour qu’elle ne ressente jamais le besoin de se branler. Chaque nuit je me fais dévorer par des loups, mais chaque jour elle approche son dieu pour moi.

Parfois, je rêve d’attacher Grenouille, et de lui hurler dans ses jolies oreilles combien le monde est amer, bordel, de lui pétrir ce qui lui sert de sein jusqu’à lui faire mal, de la livrer aux loups pour qu’elle soit aussi avilie et humiliée que je les suis. La chaste et froide grenouille perdue dans une obscénité nouvelle.
Parfois, j’aimerais embrasser Grenouille, promener mes doigts sur son cou, dénouer ses longs cheveux, me frotter contre elle, goûter le goût de ses lèvres, de ses seins, de son con, caresser ses fesses, la caresser, partout.
Lui faire l’amour comme je n’ai jamais fait l’amour à personne. Jusqu’à lui faire sentir combien le monde est chaud et sucré.

Je veux la faire frissonner, et je veux qu’elle m’aime, et qu’elle me désire, moi, l’innommable putain, et qu’elle m’appelle à grands cris, moi, l’immonde, que -fiévreuse- elle me boive comme une petite mort, comme une eau de vie.

Proposée par Lul

2 réflexions au sujet de « Journal d’un abîme »

  1. Je suis déçu par ton histoire, le titre est accrocheur mais le reste ne suis pas. Quel dommage ! Ton histoire est d’une part fantastique (à mon gout) mais cela n’empêche pas que ton récit doit rester cohérent et cela ne m’a pas du tout fais rêver. Tant pis.

  2. Bien écrit, assez profond et la vision du personnage est intéressante. Assez court pour laisser l’imagination du lecteur foisonner en ce qui concerne la relation complice/complémentaire des deux protagonistes. Je suis agréablement surpris de tomber sur ça ici. Un oasis d’intelligence dans un désert de médiocrité, ceci dit, je ne sais pas si ça correspond à ce à quoi s’attendent les lecteurs du site.

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